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Crise climatique et mutation des paysages en Afrique sub-saharienne : la dynamique des paysages autour de la ville de Nouakchott et dans la région de Rosso (Mauritanie)

Zineddine Nouaceur

Laboratoire d’étude du développement des régions arides (LEDRA), Université de Rouen, Mont-Saint-Aignan

Résumé

L’analyse de la dynamique des régions de Nouakchott au nord, et de Rosso au sud, démontre une singularité étonnante dans la mutation des paysages mauritaniens. Ces territoires ont été profondément déséquilibrés par la crise climatico-sociale et les répercussions d’une dégradation sans précédent de l’environnement sahélien. Cette évolution rend compte de la complexité des études d’environnement et atteste de la multiplicité des facteurs impliqués dans l’équilibre précaire des milieux sahéliens.

Mots-clés : climatologie, sécheresse, Mauritanie, facteur anthropique, dégradation

Abstract

Climatic crisis and landscapes alteration in subSaharan Africa : landscape dynamics around Nouakchott City and the region of Rosso

The analysis of the dynamics of the regions of Nouakchott in the North and Rosso in the South, points out to a surprising peculiarity in the alteration of the Mauritanian landscapes. These territories were profoundly unbalanced by the climatic crisis and the repercussions of an unprecedented degradation of the Sahelian environment. This evolution shows how complex environmental studies are and is a testimony to the multiplicity of the factors involved in the precarious balance of the Sahelian circles.


L’altération du milieu naturel mauritanien résulte d’un processus où les différents facteurs influent les uns sur les autres. Cette interaction des facteurs de l’environnement et de l’action anthropique rend difficile la recherche de l’élément déclencheur de la crise actuelle qui secoue la Mauritanie. En tout état de cause, les récents bouleversements climatiques (déficit pluviométrique, hausse des lithométéores et des températures minimales) [1, 2] et les modifications des comportements humains (désorganisation des activités humaines [3, 4], migration, sédentarisation, reconversion [5, 6]), avec toutes les répercussions qui en découlent sont autant de preuves qui attestent d’un réel bouleversement social et spatial difficile à maîtriser et dont les conséquences sont imprévisibles.

 De profonds bouleversements climatiques

La hausse spectaculaire des observations des lithométéores en Mauritanie [7] représente une réponse logique à une modification du climat de toute l’Afrique de l’Ouest [8]. Ce changement climatique s’insère dans une mutation globale dont l’élément dominant est le renforcement de la circulation méridienne. Les modifications des champs de pression observées dans l’hémisphère nord [9] traduisent l’intensification du transport méridien et le maintien d’une circulation accélérée qui décale vers le sud les structures pluviogènes tropicales. Ces dispositions expliquent les récentes sécheresses qui ont sévi au Sahel entre 1971 et 1985 et la péjoration pluviométrique qui marque ces régions depuis 1989. La recrudescence des lithométéores et la plus grande efficacité de l’érosion éolienne coïncident parfaitement avec le début de la péjoration climatique et la nouvelle donne de la dynamique atmosphérique (figure 1).

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Figure 1

Indices normalisés des précipitations annuelles (histogrammes) et des observations de l’ensemble des lithométéores (courbe) à l’échelle nationale pour la période 1951-1990

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Équation

I : indice centré réduit ; M : moyenne nationale des précipitations et de l’ensemble des lithométéores (brumes sèches, brumes de poussières, chasse - sable et tempêtes) ; Xi : moyenne annuelle enregistrée l’année « i » par les différents postes de mesures ; X : moyenne annuelle sur la période 1951-1990 ; S : écart type pour la période déjà citée ; N : effectif total des postes considérés (15 stations pour la pluie et 12 pour les lithométéores).

 Des actions de survie qui accentuent le traumatisme du milieu naturel

L’homme sahélien et mauritanien a très tôt pressenti la fragilité de l’écosystème. Son comportement épouse les lois de la nature en parfaite harmonie avec les facteurs écologiques. Ainsi, le nomadisme pastoral apparaît comme une adaptation ingénieuse à des conditions écologiques sévères, grâce à une exploitation optimale des ressources qui ménage les milieux sahéliens [10]. Cette pression sporadique rythmée par la variabilité spatio-temporelle de la pluviométrie, impose un schéma méridien des mouvements de population. Axé vers le nord au milieu de la saison sèche et dicté par les pluies septentrionales d’hiver, le mouvement est orienté vers le sud durant l’hivernage, coïncidant ainsi avec les pluies de mousson. Ce comportement s’avère en symbiose avec les conditions écologiques du milieu en période « normale », ce qui minimise les risques de surcharge et de dégradation de l’espace naturel.

Lorsque les années de faible pluviosité persistent et que la sécheresse climatique menace, les migrations se déportent plus au sud et la concurrence pour l’exploitation de l’espace de production entre sédentaires et nomades devient plus importante. Les premiers occupent des noyaux de fortes densités, tandis que les seconds sont habitués à occuper l’espace intercalaire [11]. Durant ces années difficiles, la pression devient forte sur le milieu naturel, du fait de la juxtaposition de deux systèmes d’exploitation sur un même espace : le système agricole adopté par les sédentaires et le système pastoral usuel chez les nomades. La persistance de ces conditions drastiques accentue la concentration humaine sur un espace réduit et déjà diminué. Elle entraîne aussi la suspension des mouvements méridiens qui permettaient une régénération des milieux naturels.

Les deux recensements effectués entre 1977 et 1988 ont permis d’estimer l’ampleur des mutations intervenues dans la répartition des populations en Mauritanie. Ainsi, on a pu constater durant cette période non seulement la création de nombreux villages de sédentarisation, mais aussi la disparition d’un nombre non négligeable de localités : plus de 360 villages [5]. De plus, cette période témoigne d’une profonde modification dans le fonctionnement de l’espace ; elle est même considérée comme l’un des plus importants bouleversements dans la répartition et le mode d’habitat des hommes à l’échelle planétaire [5]. S’il est difficile de séparer l’effet de la sécheresse des autres facteurs pouvant influencer l’organisation spatiale et les mouvements de population, il ne fait pas de doute que le traumatisme subi par le milieu naturel est responsable pour une large part de l’onde de choc qui a ébranlé l’organisation spatiale et déclenché l’intensification des migrations internes et la reconversion commerciale des nomades. L’importante densité des petites boutiques à Nouakchott (appartenant très souvent à des familles nomades) illustre fort bien cette réalité. Bien souvent, ces transferts de population obéissent à une attraction urbaine certaine, ce qui explique d’ailleurs le solde migratoire positif, durant les deux campagnes de recensement, en faveur de la capitale et des principaux pôles urbains et industriels du pays. Il est expliqué aussi par la concentration des nouveaux villages le long des grands axes routiers. Ne voit-on pas là une position plus sécurisante qui permet de migrer plus facilement ? Cependant, le déclenchement d’un tel processus reste en général conditionné par la persistance des conditions de sécheresse et par la perte ou l’anéantissement du système de production usuel.

L’impact direct de ces conditions exceptionnelles est d’ailleurs démontré par la baisse de près de 50 % du nombre des nomades, qui étaient 444 020 en 1977 et qui ne sont plus que 220 658 en 1988. L’effet direct de ce déclin est l’augmentation des sédentaires, qui passent de 590 991 en 1977 à 874 312 en 1988, et l’accroissement du nombre de villages dans les régions qui accueillent saisonnièrement les nomades. Ainsi, on note, entre les deux dates de recensement, le pourcentage le plus important de création de villages au pays, dans le Hodh El Gharbi, 23,4 %, et 15,1 % dans le Hodh El Chargui. Nous retrouvons ainsi le schéma typique adopté en période de crise, qui est évoqué plus haut.

De cette réflexion il apparaît que les nouvelles stratégies humaines face à la récente crise climatique traduisent des comportements qui renforcent dans un premier temps la pression sur l’environnement. Dans un second temps, la dégradation rapide (favorisée par la fragilité du milieu naturel) incite à une nouvelle organisation exprimée par les différentes migrations. L’ampleur des dégâts occasionnés laisse libre cours à l’action éolienne qui se manifeste avec plus d’intensité.

 Une importante dégradation liée à une trop forte pression sur le milieu naturel

L’appauvrissement de la flore est le premier constat d’une sécheresse prolongée qui a affecté la Mauritanie et tout le Sahel. Ces dispositions se répercutent sur l’activité biologique, ce qui minimise la fraction organique présente dans les sols et augmente ainsi son érodibilité [12]. La dynamique éolienne est devenue ces dernières années plus active et augmente donc le pouvoir évaporant de l’air. En présence de températures élevées, ce processus s’avère un agent redoutable de dégradation et de sélection, même pour les espèces les mieux adaptées [13].

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Photo 1

Coupe de bois dans la Tamourt En naj
Cliché Zeineddine Nouaceur

La coupe du bois de chauffe par les populations urbaines a eu un effet des plus aggravants (photo 1). Autour de Nouakchott, la densité des arbres était bien supérieure et la couverture végétale plus dense (d’après la photographie aérienne de 1954). L’évaluation de la consommation de ce combustible au niveau de la capitale en 1991 équivaut à la destruction annuelle de 6 % de la couverture forestière du Trarza et du Gorgol, soit un millier de km2 de la superficie de ces régions [14]. Dans le Trarza, de nombreuses espèces telles que Commiphora africana et Acacia senegal sont mortes sur pied et desséchées [15]. Dans le Hodh occidental, la disparition d’espèces telles que Tamarindus indica et Guiera senegalensis est une preuve supplémentaire de la mutation des paysages sahéliens [16].

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Photo 2

Habitation menacée par l’avancée des sables
Cliché Zeineddine Nouaceur

Les conséquences immédiates d’un tel bouleversement du milieu naturel s’expriment par une plus grande efficacité de la dynamique éolienne. Les reprises éoliennes sont devenues plus fréquentes et plus présentes dans le paysage. L’avancée des sables menace les habitations les plus exposées (photo 2), et entraîne l’ensevelissement des arbustes et des arbres et leur déchaussement. La fréquence des phénomènes de brumes de poussières et de sables est en augmentation dans la plupart des villes mauritaniennes, depuis les années 1970 [7]. Cette fragilisation du milieu naturel est parfois accentuée par l’intervention inadéquate et intensive des activités humaines qui en augmentent le déclin.

La crise climatique sahélienne et mauritanienne agit donc comme un élément précurseur qui incite à une nouvelle organisation spatiale. Dans un élan de survie l’homme tente de s’adapter. Il modifie son comportement vis-à-vis du milieu naturel. Le nomade se sédentarise et augmente ainsi la pression sur l’environnement en cette période sensible. Les actions d’ébranchage des arbres, la coupe intensive du bois de chauffe, le piétinement des sols, la déstabilisation par les troupeaux des dunes fixées, constituent autant d’actions qui témoignent d’une lutte pour la conquête d’un nouvel équilibre, que le milieu naturel déjà traumatisé n’autorise plus [17]. Ces comportements augmentent les risques naturels qui s’expriment pleinement par des formes diverses de dégradation et deviennent plus perceptibles dans le paysage. Le remaniement des dunes fixées du Trarza, l’augmentation des fréquences des lithométéores en sont des exemples qui témoignent de l’importance du préjudice subi [18].

 La dynamique des paysages

L’analyse des paysages à partir de l’étude de photographies aériennes prises à des dates différentes permet de mettre en évidence tout changement significatif du milieu naturel. L’existence de deux couvertures aériennes sur une même zone, datées l’une de mars 1954 et l’autre d’avril 1991 et 1992, a permis de comparer l’évolution des paysages.

 L’ensablement dans la région de Nouakchott et l’urbanisation intensive créent une situation originale

Le premier secteur comprend le site de l’actuelle capitale de la Mauritanie, Nouakchott, et sa périphérie nord jusqu’à une ligne qui joint les deux axes routiers (nord et nord-est) entre le lieu Hasseï er Rafgué et Hasseï Amour. Cette zone de 119 km² s’étendant entre les latitudes 18° 03’ N et 18° 08’ N, et les méridiens 15° 75’ E et 16° E, est couverte par dix photographies aériennes à l’échelle du 1/15 000 (29, 60, 74, 76, 58, 31, 35, 56, 78, 106, couverture 1991, mission 12/150) et trois photographies (72, 73, 74, couverture 1954, mission 096 AOF) à l’échelle du 1/50 000.

L’un des premiers constats que l’on peut faire de la comparaison des deux couvertures aériennes est sans nul doute l’importance, en 1991, des dunes en forme de Silk qui ornent toute la partie nord de la ville. Le deuxième point qu’on remarque est l’importante diminution de la végétation sur toute cette partie colonisée par les dunes. La superficie des cordons dunaires continentaux qui enserrent la ville de Nouakchott a été évaluée en 1991 à 4 912 hectares [19]. Le remaniement de tout ce système semble cependant fortement contrarié par l’urbanisation intense que connaît la ville et qui fait suite à une augmentation de la population de plus de 300 % entre les deux recensements de 1977 et 1988. Cette nouvelle dynamique a révélé une expansion des quartiers périphériques sur des ensembles dunaires qui menaçaient autrefois la ville, relayant ainsi le secteur le plus menaçant à la périphérie des nouveaux quartiers (figure 2).

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Figure 2

La dynamique des paysages autour de la ville de Nouakchott.
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Photo 3

Les nouvelles constructions à Tevragh Zeina
Cliché Zeineddine Nouaceur

Actuellement, le mouvement d’urbanisation se poursuit et aucune menace ne semble arrêter cette évolution (photo 3). Au contraire, les quartiers nord sont le plus souvent construits en dur et témoignent ainsi d’une réelle volonté de sédentarisation. Un tel comportement de la population nous interpelle sur la réalité effective de l’ensablement de la ville, dont une grande partie a été édifiée sur les sables de l’erg du Trarza. Certes, l’expérience des citadins a montré que la colonisation des différents quartiers périphériques est dangereuse mais ce danger est de courte durée et ne concerne que les premières habitations mises en place (le sable s’amoncelle sur les murs limitrophes des premières dunes vives). Avec la multiplication des constructions et leur aménagement en îlots urbains, la menace est la plupart du temps écartée. L’ouverture de nouveaux axes de circulation accélère la vitesse du vent par effet Venturi et en accentue la mobilité tandis que les sables limitrophes sont aspirés et circulent ainsi plus aisément, ce qui limite l’effet de masse sur les habitations de périphérie. Dans le même temps, les passages successifs des véhicules, des passants et même des animaux (l’élevage périurbain est très important à Nouakchott) contribuent à tasser et à consolider le sable qui se trouvait en place sur les axes de passage. Le quartier de Tevragh Zeina n’était, il y a de cela quelques années, qu’un vaste champ de dunes. Actuellement, toute cette partie de la ville est totalement urbanisée.

Ce plaidoyer pour la ville et son urbanisation ne nous fait pas oublier que si la remobilisation des dunes fixées est bien réelle, elle ne semble cependant nullement contrarier ni l’activité humaine, ni la volonté des populations à conquérir les nouveaux territoires à urbaniser. Les traces visibles d’un tel préjudice sont exprimées par la forme même des dunes. Les Silks sont en effet un excellent révélateur du remaniement des dunes fixées. Ces formes sont parallèles et allongées dans le sens NNW-SSE, et proviennent d’une mobilisation locale du sable qui se remarque à l’extrémité de chaque cordon. Après cette petite protubérance, le sable se met en mouvement en formant le filament en aval de l’édifice. On note que seules les zones encore couvertes de végétation sont dotées de quelques dunes en formes de silks (partie centre et ouest avant la cuvette argilo-sableuse). Un peu plus à l’ouest de cette dernière partie, on note parfaitement le départ du sable par la mise en place de quelques dunes vives. Du côté de l’aéroport en 1991, le cordon dunaire dépasse de quelques mètres la piste située au sud. La construction du mur d’enceinte de l’aéroport contrarie le déplacement des dunes. Cette formation progresse de deux manières différentes en relation avec la position du mur. Au sud, où le mur est plus décentré, le déplacement des dunes est plus important. Au nord, l’aire de l’aéroport est plus restreinte. Le mur contrarie le déplacement des dunes et les cordons apparaissent plus festonnés en aval du fait de leur contact avec ce rempart. Nous remarquons que quelques dunes finissent quand même par passer cet obstacle.

L’analyse des photographies aériennes de la région de Nouakchott a révélé l’importance de la mobilisation des sables tout autour de l’agglomération urbaine. Cette situation des sables vifs découle d’une sévère dégradation du couvert végétal qui maintenait les cordons dunaires stables. Nul doute que plusieurs facteurs - le déficit hydrique mais aussi l’augmentation de la densité de la population et les effets d’une surcharge sur l’environnement - sont impliqués dans cette mobilisation des sables.

 Une évolution différente en fonction des secteurs du paysage dans la région de Rosso

La deuxième région étudiée est située au sud-ouest de la Mauritanie (figure 3). Elle correspond à une zone de près 423 km² omprise entre les latitudes 16° 35’ N et 16° 41’ N et les méridiens 15° 36’ E et 15° 54’ E. La couverture aérienne de 1954 (mission 088, AOF 500, échelle 1/50 000) comporte les photos 247, 249, 251, 253, 255. La couverture 1991 (mission 14/400, échelle 1/40 000) concerne les photos 13, 15, 17, 19, 21. Sur la carte topographique (feuille de Dagana au 1/200 000), cette région apparaît au nord de la ville de Rosso et comprend à l’est un affluent du fleuve Sénégal (Tambass), ainsi que de nombreuses zones basses marécageuses et facilement inondables. Il s’agit là principalement d’un sol hydromorphe. À l’ouest, les caractéristiques du sol changent : on s’éloigne de la zone inondable et c’est le domaine des dunes fixées portant un sol isohumique. Les cordons dunaires sont plus denses à l’est de la mare de Tin Yeddir. La steppe arborée couvre actuellement une grande partie de la région avec, dans les zones les plus favorables, quelques vestiges d’une formation arbustive essentiellement constituée d’Acacia nilotica. Deux secteurs ont révélé des changements significatifs, le secteur 1 situés à l’est de la zone étudiée et le secteur 2 localisé à la limite ouest.

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Figure 3

La dynamique des paysages dans la région de Rosso
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L’une des premières constatations que l’on peut faire à la suite d’une première analyse des photographies aériennes est sans nul doute la sévère diminution de la densité de la végétation. La situation du secteur oriental (secteur 1) est extrêmement révélatrice. Entre le tracé de l’affluent Tambass et la zone marécageuse Léourine, la végétation est réduite aux trois quarts. Cette réduction devient plus importante vers le sud en allant vers le fleuve. Sur les photos de l’année 1991, de larges parcelles sont visibles sur le Waalo  : cette mise en valeur correspond aux derniers projets mis en place dans le cadre de l’aménagement de la vallée du fleuve. La dynamique du paysage a été à l’origine d’une forte attraction de la population sur la région. La carte des migrations [5] illustre d’ailleurs d’une très belle manière la nouvelle stratégie. Elle montre, à l’est de Rosso, l’établissement de nouveaux villages de sédentarisation, ainsi que l’existence d’un centre où l’augmentation de la population a dépassé 100 %. L’évolution du paysage soumis à une telle pression démographique est révélatrice, d’une part de la diminution de la végétation naturelle et, d’autre part, du remaniement des sables fixés. Dans ce dernier cadre, les dunes en forme de Silks qu’on observe sur près d’un kilomètre de long et sur près de 300 à 400 m de large sont une preuve tangible d’une trop forte charge sur le milieu naturel. À l’est de Léourine, le constat est similaire : les stigmates de la dégradation sont visibles en bandes plus larges au sud où le cordon dunaire s’allonge jusqu’au tracé du fleuve. L’évolution du paysage ne semble pas suivre une même dynamique sur toute cette partie de la Mauritanie. En effet, les cordons dunaires situés au nord et colonisés au sommet par la végétation (on le remarque sur les deux couvertures aériennes) ne semblent pas avoir subi de modification notable. On note même une intensification de la densité de la végétation à l’ouest de ce système dunaire. Un peu plus à l’ouest, tout autour de Tin Yeddir, une importante réduction du couvert végétal, probablement d’espèces ligneuses (Acacia nilotica), est notée. À l’est de cette cuvette, sur les photos de 1954, on remarque une longue piste qui s’allonge du NE au SW. Sur les photos de 1991, on note un alignement de dunes en forme de Silks qui traduit un remaniement dans cet axe de passage. La confirmation de cette liaison est facile à faire puisque la distance entre le premier méandre et la piste (photo 1954) et entre cette première forme et les nouvelles remobilisations (photo 1991) indique près de 1 000 m à peu près dans les deux cas. Un peu plus à l’ouest (secteur 2), la remobilisation des sables apparaît de part et d’autre de l’axe routier. Les dunes colonisent des espaces où la végétation a diminué. Cela apparaît nettement si l’on compare la densité du couvert végétal sur le sommet des cordons dunaires fixés en 1954 et en 1991. La présence de plusieurs enclos (visibles sur les deux couvertures aériennes) suggère donc la présence de nomades et de troupeaux en pâturages sur ces territoires. En période sensible, cette situation se traduit dans le paysage par une déstabilisation du domaine fixé. Les nouvelles remises en mouvement qui sont parfaitement visibles sur le terrain confirment cette évolution. Ce schéma d’organisation spatiale autour des axes routiers [6] apparaît donc comme une stratégie de repli fragile lorsque la surcharge sur l’environnement augmente et que les conditions drastiques persistent. S’il est clair que le refuge au sud devant une avancée des sables n’est nullement vérifié [6], il est cependant incontestable que la conjugaison de plusieurs facteurs aggrave une situation déjà fragilisée par les conditions climatiques. La réponse du milieu naturel est simple dans ce cas : s’il est trop sollicité, il se dégrade, et s’il est maintenu dans de bonnes conditions d’équilibre, il se régénère.

L’analyse de la situation de la région de Rosso révèle deux évolutions contradictoires. On a ainsi pu remarquer que certains secteurs les moins sollicités (loin des axes routiers et des régions de mise en valeur), ont subi une évolution progressive avec une augmentation du couvert végétal ; en revanche, l’évolution est régressive dans les zones où la tension sur l’environnement est la plus importante.

 Conclusion

Les évolutions des paysages s’insèrent dans un processus de dégradation où les facteurs sont multiples. La sécheresse climatique reste le premier maillon d’un tel bouleversement, les migrations et les nouveaux comportements humains constituent le deuxième facteur qui accentue les charges sur l’environnement et qui provoque des dommages importants. Les récentes modifications climatiques (déficit pluviométrique, hausse des lithométéores) conjuguées à une mutation des comportements humains se manifestent d’une manière évidente et différente dans le paysage. L’exemple de l’ensablement de Nouakchott constitue un cas assez original où la volonté des hommes repousse à chaque fois les dunes menaçantes. Dans la région de Rosso, les paysages ont subi deux évolutions différentes en relation directe avec la pression anthropique.

Les moyens humains et matériels mis en oeuvre par les Mauritaniens pour arrêter les effets néfastes liés à cette dégradation (Plan de lutte contre la désertification) semblent limités par l’immensité du territoire et des moyens financiers très faibles. En mai 1992, le ministère du Développement rural a été érigé en ministère du Développement et de l’Environnement. Cette nouvelle dénomination prouve la réelle prise de conscience du gouvernement vis-à-vis de ces problèmes. Les actions à mener dans ce cadre doivent répondre à un objectif qui vise, à terme, une évaluation des dommages, une meilleure connaissance des risques et une application effective des stratégies de lutte contre la sécheresse déjà élaborées par l’ensemble des pays sahéliens.

 Références

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Page publiée le 19 mars 2003, mise à jour le 11 mars 2010